
Longtemps perçus comme les « mauvais élèves » de l’Europe lors de la crise de la dette, l’Espagne et le Portugal affichent aujourd’hui des dynamiques économiques qui forcent le respect. Entre résilience post-pandémie, réformes structurelles et transition énergétique ambitieuse, la péninsule ibérique connaît une croissance soutenue. Mais derrière les chiffres encourageants se cachent des fragilités persistantes qui pourraient menacer leur trajectoire à moyen terme.
Une performance économique remarquable dans un contexte européen morose
Depuis la reprise post-Covid, l’Espagne et le Portugal ont régulièrement affiché des taux de croissance parmi les plus élevés de la zone euro. En 2023, l’Espagne a été la grande économie européenne affichant la plus forte expansion, tandis que le Portugal maintenait une croissance robuste, dépassant souvent la moyenne de l’UE.
Ce rebond s’explique par plusieurs facteurs conjoncturels :
- La vigueur du tourisme : Secteur clé pour les deux pays, il a retrouvé et même dépassé ses niveaux records, injectant des milliards d’euros et soutenant l’emploi.
- L’afflux des fonds européens NextGenerationEU : Les deux nations ont été parmi les premières et les plus efficaces à déployer ces fonds historiques. L’Espagne en est le principal bénéficiaire (près de 160 milliards d’euros), et le Portugal l’un des plus importants par habitant. Ces investissements massifs tirent la demande et modernisent l’appareil productif.
- La résilience de la consommation interne : Soutenue par un marché du travail dynamique et une inflation désormais mieux maîtrisée, la consommation des ménages reste un pilier solide.
Les moteurs de la transformation : au-delà de la conjoncture
La croissance actuelle ne repose pas uniquement sur un « effet rattrapage ». De profondes transformations sont à l’œuvre :
- La révolution énergétique : L’Espagne est devenue un leader européen des énergies renouvelables, avec un parc éolien et solaire colossal. Le Portugal suit une trajectoire similaire, ayant déjà atteint des records de production 100% renouvelable sur plusieurs jours consécutifs. Cette transition crée des emplois, réduit la dépendance énergétique et attire des investissements industriels, notamment dans la production d’hydrogène vert.
- La digitalisation accélérée : Les plans de relance ont massivement investi dans la numérisation des PME, de l’administration publique et du système éducatif, comblant un retard historique.
- Les réformes structurelles : Des deux côtés de la frontière, des réformes du marché du travail (en Espagne) et des simplifications administratives (au Portugal) ont amélioré la compétitivité. Le Portugal a également capitalisé sur son statut de destination attractive pour les « nomades digitaux » et les retraités européens.
Les ombres au tableau : les défis qui persistent
Cette success story ibérique ne doit pas masquer des vulnérabilités profondes qui pourraient freiner le potentiel à long terme.
- Productivité et spécialisation : Malgré des progrès, l’écart de productivité avec l’Europe du Nord reste significatif. Les économies restent trop dépendantes de secteurs à faible valeur ajoutée (tourisme, agriculture, construction) et peinent à monter en gamme dans les chaînes de valeur technologiques.
- Le fléau du chômage structurel (surtout en Espagne) : Si le taux de chômage a considérablement baissé, il reste le double de la moyenne européenne en Espagne, en particulier chez les jeunes. La précarité et la dualité du marché du travail sont des problèmes tenaces.
- Démographie et cohésion sociale : Le Portugal et certaines régions espagnoles font face à un vieillissement accéléré et à une fuite des cerveaux, pesant sur les systèmes de protection sociale. La pauvreté et les inégalités régionales (entre Madrid/Catalogne et l’Estrémadure, Lisbonne et l’intérieur du pays) constituent des bombes à retardement sociales.
- La dette publique : Si la croissance a permis de réduire son ratio, la dette publique reste très élevée dans les deux pays, les rendant vulnérables à un durcissement des conditions financières.
Quelle trajectoire pour l’avenir ?
Les économies ibériques se trouvent à un carrefour. Leur capacité à transformer la reprise cyclique en croissance durable et inclusive dépendra de leur aptitude à relever trois défis majeurs :
- Réindustrialisation verte : Capitaliser sur leur avance en énergies renouvelables pour attirer des industries décarbonées (batteries, data centers verts, chimie propre) et créer des emplois qualifiés.
- Innovation et capital humain : Inverser la tendance à l’exode des talents en investissant massivement dans la R&D, l’enseignement supérieur et la formation professionnelle.
- Amélioration de la gouvernance : Rendre l’administration plus efficace, lutter contre la bureaucratie et garantir la transparence dans l’utilisation des fonds européens pour maintenir la confiance des investisseurs.
« L’Espagne et le Portugal ont démontré une capacité remarquable de résilience et de transformation, » commente Sofia Mendes, économiste à l’Université de Lisbonne. « La fenêtre d’opportunité créée par les fonds européens est historique. Le risque serait de considérer la croissance actuelle comme acquise et de relâcher les efforts de réforme. L’enjeu est de passer d’une économie de rattrapage à une économie d’innovation. »
Le modèle ibérique, fondé sur la durabilité énergétique et la cohésion sociale, pourrait inspirer une Europe en quête de nouvelles voies de développement. À condition que la péninsule réussisse son pari le plus difficile : concilier vigueur économique et progrès social durable.




